Christine SALEM

Christine SALEM

« Je suis une femme qui ose. » Christine Salem est une jeune femme réunionnaise attachante. Rebelle, elle n’a cessé de bousculer les conventions depuis son enfance. Elle a sorti de l’oubli le maloya,  musique issue de l’esclavage longtemps interdite à la Réunion. Aujourd’hui, elle partage sa passion avec un large public  dans son île et dans le monde.

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Entretien et portrait par Laetitia Fernandez

Vous êtes née un 20 décembre, jour anniversaire de l’abolition de l’esclavage ?

Je suis née le 20 décembre 1971, jour anniversaire de l’abolition de l’esclavage, le 20 décembre 1848. On me dit toujours que ce n’est pas un hasard si je suis née ce jour-là.

Après l’abolition de l’esclavage, des Africains, des Malgaches, des Comoriens, des Indiens, des Pakistanais sont venus à la Réunion pour remplacer les anciens esclaves qui ne voulaient plus travailler sur les plantations. On les a appellé des « engagés ». Je me sens très proche de l’histoire de la Réunion.

En fait, le jour de ma naissance,  j’ai été libérée deux fois, la première fois parce que je suis née, et ensuite à cause de cette date d’anniversaire si particulière !

Vous jouez du maloya, une musique longtemps délaissée à la Réunion ?

Cette musique  est née avec les esclaves et a été très longtemps interdite par la loi française. Les  paroles  sont très vindicatives. Le maloya est même devenu à un certain moment une arme politique. Longtemps cette musique a été interdite par l’église. Heureusement, il y a eu des gens, des chanteurs comme Daniel Waro (1) et d’autres qui  ont su faire revivre cette tradition. Musiciens, ils sont également des militants.

L’histoire de l’esclavage et celle du maloya sont donc intimement liées ?

Quand j’étais en primaire, à l’école, on n’évoquait pas l’histoire de l’esclavage. Le jour où on m’a parlé de mes ancêtres les gaulois à l’école, j’étais plus qu’étonnée. J’avais la peau noire, je ne ressemblais pas du tout à Astérix et à Obélix ! Quand j’en ai parlé à ma mère, elle m’a expliqué. Elle m’a parlé de l’esclavage, de la musique. Du coup, quand je suis revenue à l’école, j’ai dit à l’instituteur que non, mes ancêtres n’étaient pas des gaulois.  On a eu un contrôle et j’ai répondu  à la question « qui sont vos ancêtres » que ceux-ci étaient des noirs. Du coup, j’’ai eu zéro à la question ! Dans le maloya on est dans la revendication. Pour le moment, je n’ai encore jamais écrit une chanson d’amour. Je n’y arrive pas. Il faut du temps,  digérer un certain nombre de choses. Quand  tu vois des images d’esclaves avec des chaines, tu es choquée, tu as la haine. Aujourd’hui il faut que l’on arrive à dépasser cela, à  trouver une méthodologie, un moyen de s’apaiser et de transmettre. Il faut réfléchir sur une méthode pour pouvoir l’évoquer à l’école. Si l’on ne sait pas d’où l’on vient, on ne saura jamais qui l’on est. Aujourd’hui, si je parle toujours de l’esclavage, (je reste consciente de ce qui s’est passé), je ne veux pas en rester là. Il faut arriver à dépasser cette histoire.

Parlez-nous du maloya, cette musique que vous avez choisi de faire revivre.

Le maloya accompagne chez nous ce que l’on appelle le « service cabaret », une  cérémonie en hommage aux ancêtres. Elle fait appel à la transe et dure toute la nuit. On fait des offrandes aux ancêtres. C’est une vraie fête. Beaucoup de gens sont devenus musiciens à la Réunion grâce au « service cabaret ».

Le maloya est  une musique intense, très physique car les instruments utilisés sont lourds. Le « rouleur » est un tonneau avec une peau de vache à l’extrémité. Il ressemble au djembé. Le kayam est un cadre en bois assemblé avec des tiges de fleur de canne.  A l’intérieur de l’instrument on met des graines noires. L’instrument peut parfois être très lourd. On le manie de droite à gauche et de gauche à droite. C’est très physique. Il y aussi le « piqueur », l’équivalent du « petit bois » aux Antilles  Enfin,  il y a  un instrument, le bob, qui se joue avec une pièce ou un caillou en fonction de la sonorité que l’on a envie d’entendre. Autrefois, beaucoup de vieilles personnes jouaient du  bob.

Comment êtes-vous arrivée à jouer du maloya ?

En fait, c’est le maloya qui m’a appelée ! A la maison, on n’avait pas du tout cette culture traditionnelle, encore moins la culture des « services cabaret ». On écoutait plutôt de  la musique internationale. Un jour, j’étais encore  petite, j’ai vu un groupe jouer du maloya dans la rue. J’ai été très impressionnée. C’était la première fois que je voyais un « rouleur ».  Ensuite,  j’ai déménagé et dans mon nouveau quartier il y avait beaucoup de musiciens. On se retrouvait le soir et je me suis mise à apprendre  le kayamb, la percussion et la guitare. J’ai découvert  aussi d’autres musiques comme celles de Jean Michel Jarre, Brassens, Pink Floyd. Mais on écoutait surtout beaucoup de musiques traditionnelles.

Quelles grandes influences ont également participé à fonder votre culture propre et votre regard unique sur le monde ?

J’écoute aussi beaucoup de blues et je me nourris des musiques traditionnelles du monde entier. J’ai mené une recherche sur Madagascar et les Comores, ça m’a éclairé sur mes racines et sur les cultures dont je suis issue. J’ai aussi fait pas mal de résidence avec d’autres groupes comme Mamar Kassey, Moriarty, Régis Gizavo, Sengé…

Ce n’était pas banal à l’époque de jouer du maloya pour une fille ?

Dans ma famille, j’ai toujours été la plus rebelle. Ce qui me frappait dans ma génération,  c’était le manque de respect des uns envers les autres. Cela m’a rendue très dure. A la maison, quand ma mère me disait de faire la vaisselle et que mes frères ne faisaient rien, je me révoltais. Je décidais de faire comme mes frères, c’est-à-dire rien ! Je ne comprenais pas pourquoi les filles devaient tout faire,  je ne l’acceptais pas !  Je m’habillais comme un garçon. D’ailleurs, on m’appelait le garçon manqué.

 Un être humain est un être humain femme ou homme, je ne fais pas la différence. J’ai des choses à dire et à faire, je les fais sans me poser la question.

J’ai toujours été une femme qui ose. Il faut essayer avant de mourir, non ?

Nous sommes peu de femmes à faire du maloya, mais il y en a quand même, Nathalie natiembé (2), Simangavole…. Le maloya n’est pas la musique diabolique comme on l’a souvent présentée. Bien au contraire.  Quand je fais un concert, j’évacue tout ce qui me stresse.  Quand le concert est fini, j’ai une énergie positive incroyable. Je suis apaisée, prête à recommencer ! Et pourtant c’est très physique ! Je suis bien et les gens aussi. La musique, c’est un partage. C’est le public qui fait l’artiste et pas le contraire.

Aujourd’hui, si on me demande de choisir  entre la musique et un homme, mon choix est tout fait !

Intégrer un monde masculin en intégrant le monde du maloya, c’était une façon pour vous de rester libre ?

Oui. Et puis, je créais mon propre bouclier comme la tortue le fait avec sa carapace. Quand j’ai commencé à être connue à la Réunion, cette carapace m’a poursuivie. Il y avait même des gens qui avaient peur de moi ! Au fur et à mesure j’ai commencé à lâcher cette carapace. Avant dans le maloya, seuls les hommes chantaient en tant que lead. Les femmes faisaient uniquement les chœurs.

J’ai commencé à chanter à l’âge de 16 ans et cela fait 15 ans que je chante avec le groupe Salem Tradition.

Adolescente, je faisais beaucoup de foot, je faisais partie d’un groupe  pendant six ans. C’était physique. J’ai toujours aimé les sports collectifs. Je fais aussi de l’animation. Jusqu’en octobre dernier, je travaillais dans une association qui faisait de l’accompagnement social, je travaillais dans un centre de loisirs. J’ai arrêté pour pouvoir me consacrer aux tournées. C’était le moment. Je reste impliquée cependant. Je suis marraine d’un collège et j’interviens  en organisant des ateliers d’écriture. Cela me donne une force incroyable, de l’inspiration. Cela me nourrit.

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De quoi parlez-vous dans vos chansons ?

Je parle de la vie avant tout. Par exemple, je parle d’un quartier de Saint  Denis qui a une mauvaise réputation, les Camélias.  J’y ai vécu, je suis arrivée là-bas à l’âge de 7 ans. Je raconte la vie dans ce quartier, loin de l’image habituelle. D’un quartier à problèmes. Je parle aussi de la jalousie et de la malveillance, de la nature humaine, des problèmes que rencontrent les gens. J’ai écrit un hommage aux personnes qui se sont battues pour le maloya, aujourd’hui décédées. J’ai écrit des chansons sur les colons, une chanson sur un grand colon, madame Desbassayns (3). Je parle aussi des femmes. Cela peut arriver que je tombe sur une scène dans la rue que j’ai envie ensuite de mettre en musique.  Mes textes sont inscrits dans la réalité.  Je ne juge pas, j’essaie plutôt d’amener à une prise de conscience.  J’essaie d’écrire en étant positive.

Vous chantez dans plusieurs langues ?

Au début, personne ne comprenait ce que je chantais. En fait, je mélange les langues. Je chante en swahili,  en créole ou en arabe. Quand je vis la transe, je ne parle pas créole, je parle dans toutes les langues. Dans les cérémonies, les gens sont en transe, habités par les esprits et parlent des langues inconnues de nous. Mais eux se comprennent. C’est génial. Ce sont des dialectes, malgaches, swahilis. Ce n’est pas du créole.

Maloya en malgache signifie qu’il faut s’exprimer quand on a quelque chose à dire. Aujourd’hui je me suis mis à faire de l’écriture automatique, et j’écris même en arabe.  Récemment, j’étais au Maroc et les gens arrivaient à traduire. Aujourd’hui, j’accepte cette réalité.  J’ai voyagé, je suis allée à Madagascar, aux Comores, j’ai rencontré des gens qui guérissaient les gens par le chant. La première fois que je suis entrée en transe, j’ai chanté dans une langue que je ne connaissais pas, portée par la musique. J’ignorais alors tout de la dimension spirituelle du maloya. J’ai été rattrapée par elle. Le son des tambours me fascine. Le rouleur, le « doumdoumb » me prend complètement. C’est dans ces moments-là que je crée, que je compose.

Quant au  créole réunionnais, c’est une langue très imagée. On a des proverbes, des métaphores. Par exemple quand on te dit « t ‘es comme la fournaise », attention ! La fournaise, c’est notre volcan…

Est-ce que votre famille a bien accepté que vous vous mettiez à jouer du maloya ?

Au début, ma famille avait du mal à comprendre. On me racontait que dans la famille il y avait quelqu’un qui possédait des dons particuliers mais que l’on fuyait car on le soupçonnait de faire de la sorcellerie. C’était un oncle, grand guérisseur et médium. Les gens le craignaient. A travers moi, presque toute ma famille a redécouvert le maloya. Au début ce n’était pas facile. On n’a pas eu cette éducation. On est obligés d’aller chercher tout cela. On apprend beaucoup.

Aujourd’hui les « services cabarets » ne sont plus aussi secrets. On l’apprend dans les journaux, on envoie même des cartons d’invitation. Les gens viennent. Il y a encore quelques années, ce n’était pas possible, pas imaginable ! « Salem tradition inspiration mystique, » un documentaire passé plusieurs fois à la télévision, a suscité des réactions passionnées. Certains ont dit mieux comprendre ce qu’était le service cabaret, d’autres ont dit que cela ne se montrait pas. On  voyait les transes, le moment où la  voix change.

Y a-t-il un objet qui symbolise vos racines et révèle ce qui vous a été transmis ?

Je n’arrive pas à garder un objet dans le temps. Ce qui est fondamental dans mon patrimoine, ce sont mes ancêtres c’est grâce à eux que je suis là et que je chante aujourd’hui.

Votre groupe s’est longtemps appelé Salem Tradition, qu’évoque le mot tradition pour vous ?

Il y a des traditions qui méritent d’être gardées, d’autres non. Salem, c’est de l’arabe. Cela veut dire la paix. La tradition peut être aussi tolérante, apporter des bonnes choses. Avant, le respect envers une personne plus âgée était très répandu. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Par contre, il y a des traditions comme l’excision qu’il ne faut surtout pas garder. L’excision  détruit la femme.

Que vous inspire le concept de Femmes au-delà des Mers ?

Cela permet de faire découvrir nos identités, nos cultures. Cela donne un autre éclairage sur nos pays et nos engagements.

Quel est votre combat aujourd’hui ?

Le plus important, c’est d’avoir quelque chose à dire en tant qu’être humain. Souvent je suis appelée à chanter dans le cadre de journées consacrées à la femme, aux violences faites aux femmes et c’est dans ces moments-là que je me rends compte que la femme n’a pas toute sa place.

Aujourd’hui, je cherche avant tout à valoriser notre culture. On a été choisi, rien n’est dû au hasard. Je me considère engagée, passionnée par l’histoire, par tout ce qui se passe autour de moi. Je pense qu’il faut s’ouvrir au monde.  C’est comme cela que l’on avance, en tant que musicien et en tant qu’être humain.

(1)Daniel Waro est un musicien, chanteur, poète de l’ile de la Réunion. Né en 1955, il est à l’origine d’un renouveau du maloya dans l’ile et a beaucoup contribué à l’émergence de la musique traditionnelle.

(2)Nathalie Chanteuse réunionnaise de maloya.

(3)Marie Anne Thérèse Ombline Desbassayns.
Grande propriétaire foncière de l’ile de la Réunion née le 3 juillet 1755, Madame Desbassayns est l’un des personnages les plus célèbres de la Réunion. Elle a été à la tête d’un grand domaine et l’une des plus grandes fortunes de l’ile.

QUELQUES EVENEMENTS CLES :

A ses 8 ans, lors d’une virée dans les rues de Saint-Denis, elle assiste à un concert impromptu de Ziskakan : une révélation !

En 2009, Christine est partie sur les traces de ses ancêtres lors d’un long voyage initiatique aux Comores et à Madagascar. Elle cherchait à comprendre l’origine du dialecte qu’elle chantait, ce qui l’a conduite vers une tribu parlant cette langue qu’elle-même n’a jamais apprise.

DES RENCONTRES MARQUANTES :

Arnaud Dormeuil

Michel Narsou ek Kan Bourbon,

Danyèl Waro

Gilbert Pounia (Ziskakan)

DISCOGRAPHIE

•          « Waliwa », 2000 – Salem Tradition & Escales de Saint-Nazaire / L’Autre distribution

•          « Krié », 2003 – Cobalt / L’Autre distribution

•          « Fanm », 2006 – Cobalt / L’Autre distribution

•          « Lanbousir », 2010 – Salem Tradition & Cobalt / L’Autre distribution & KDM Family

•          « Salem Tradition » 2012 – Cobalt / L’Autre distribution

  MUSICIENS

•          Christine Salem : chant, kayanm

•          Ary Périgone : chœurs, percussions

•          David Abrousse : djembé, dundum, tama

 

Site internet : http://www.christinesalem.com/

Prochaines dates de concerts : http://www.christinesalem.com/#christine-salem-en-concert-et-tournee_4 

Janvier 2014

Crédits photographiques : Agence Vekha

FAM

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