Isabelle HOARAU-JOLY

Isabelle HOARAU-JOLY

 « Ré-enchanter le monde »

Isabelle-2012 Isabelle HOARAU-JOLY

Entretien et portrait réalisés par Jean-François Samlong et  Vanessa Gally

Tour à tour auteure, conteuse, ethnobotaniste, voyageuse… Isabelle Hoarau-Joly navigue d’une mer à l’autre sans jamais oublier sa Réunion natale. Dans chacune de ses aventures, elle se questionne et nous questionne sur notre rapport à la nature, à la culture et à notre identité. Dans ce triptyque existentiel, le conte, les légendes et les savoirs ancestraux apparaissent comme le juste chemin vers le savoir et la sagesse.

Telle le colibri, « je fais seulement ma part », dit-elle, et volant d’une fleur à l’autre elle nous invite à dépasser nos préconceptions, à explorer le monde et à goûter aux sucs des rencontres.

Une Îlienne dans l’âme

Née à la Réunion en 1955, Isabelle Hoarau grandit dans  un quartier des hauts de la ville de Petite Ile dans le Sud de l’Ile de la Réunion. Son père agriculteur et sa mère directrice d’école lui lèguent l’amour de la terre et des lettres. Dès son plus tendre âge, elle est qualifiée d’enfant « sauvage » tant elle est submergée par la nature et la lecture. Les femmes de sa famille lui enseignent les traditions du jardinage tandis qu’elle recueille et écoute leurs histoires, les contes et l’histoire de son Île qui la passionnent.  Elle reconstitue ces récits « comme un ‘’tapis mendiant’’, véritable patchwork issu des origines métissées de l’Ile de la Réunion ». C’est pourtant bien plus tard, que l’écriture lui apparaîtra comme un moyen de panser ses maux, de s’ouvrir au monde et d’ « apporter un regard nouveau sur la culture de mon île en participant au chant du monde à travers les contes traditionnels ».

L’Exil, une souffrance poétique

A 17ans, elle quitte son île natale pour l’Hexagone suite à une grossesse précoce. C’est là que pour la première fois, elle est confrontée à « l’exil, au froid et à la froideur des gens qui l’entourent ». De cette souffrance, de ces frustrations jaillissent soudain les mots comme un moyen de crier son besoin de reconnaissance et de partage avec le monde.

Dès 20 ans, elle écrit ses premiers poèmes et contes,  et fréquente, dans les années 80, la vie littéraire parisienne.

« Ce qui est important pour moi et une des raisons pour lesquelles j’écris, c’est que chacun est unique, a sa place et une raison d’exister. Chacun porte un rêve en lui, et a envie d’un monde où l’on peut s’épanouir, en puisant dans la connaissance de ses racines, en étant fier de ses origines, en se basant sur l’humanité et la générosité, sans penser uniquement au profit. »

L’écriture apparaît comme un moyen d’affirmer son identité d’ « îlienne », de retourner le regard posé sur les femmes issues de ces territoires. Ce travail de questionnement identitaire participe finalement à une réflexion plus générale sur notre société au travers d’un regard proprement féminin. Isabelle Hoarau-Joly cherche à « ré-enchanter le monde » grâce à la fantaisie et à l’imaginaire procurés par l’écriture tout en se saisissant de questions tout à fait actuelles : alerter sur les violences faites aux femmes,  sensibiliser sur la relation homme-nature, construire un regard positif du passé afin de mieux préparer l’avenir…

Esquisser la beauté du monde

Son écriture et ses contes s’inspirent directement de son Île et de son parcours personnel, c’est pourquoi, les voyages lui procurent une source d’inspiration inédite. Elle mène une vie de bohème à travers l’Europe et parcourt le Danemark, l’Espagne, l’Angleterre et la France. De ces rencontres, de ces cultures qui se croisent et se mêlent émergent une force de création littéraire puissante. Elle y puise la volonté de nourrir l’imaginaire des adultes et des enfants pour les aider à surmonter leurs épreuves et « les initier au mystérieux par la fenêtre des possibles. »

La Réunion en trame de fond

isabelle-hoarau-768x1024 Isabelle HOARAU-JOLYEn 1983, Isabelle Hoarau-Joly retourne à la Réunion et s’implique dans la vie culturelle et artistique de l’Ile : elle anime des cafés littéraires et des rencontres autour du livre et du conte.

Dès lors, si la Réunion reste sa trame de fond, elle voyage entre l’Hexagone et son Ile, comme en 1986  où elle entreprend une formation comme conteuse avec Agnès Chavanon,  créatrice de Paroles en festival dans la région lyonnaise. Elle poursuit ensuite des études d’ethnologie et d’anthropologie à la Réunion jusqu’au doctorat.

Parallèlement, son premier recueil de poèmes est édité en 1987, suivi de l’édition de plusieurs contes (1989, 1990, 2012). A partir de 1988, elle lance des soirées-contes, des ateliers d’écriture et d’oralité : autant de moyens d’éveiller à la construction de l’identité, à la transmission des savoirs, à la sauvegarde du patrimoine en marchant « dans les pas des conteurs et des poètes pour semer le chemin de graines de sagesse. »

Elle s’impose comme l’une des principales auteures de littérature de jeunesse réunionnaise grâce à la qualité et au nombre d’albums et de recueils de contes qui la mène à intervenir dans les écoles notamment dans le cadre de la lutte contre l’illettrisme.

Depuis 1995, elle participe aux journées du patrimoine afin de mobiliser et de sensibiliser sur la sauvegarde des jardins créoles, espaces de savoirs féminins.

Le voyage comme éveil de conscience

De 1998 à 2001, elle entreprend un voyage en famille autour du monde en voilier. Elle en gardera des souvenirs marquants : comme la traversée du Canal de Panama, la découverte d’Henri Hiro, poète tahitien éveilleur de la conscience de son peuple, ou encore le festival des Marquises de l’An 2000. Son récit de voyage écrit à deux mains avec le capitaine de bord, son mari, est à la mesure de son œuvre : onirique et ilienne tout en cultivant la rencontre des hommes, de la nature et de soi.

Depuis 2008, Isabelle Hoarau-Joly s’engage encore plus explicitement en faveur des femmes en soutenant  les  Journées pour l’Egalité et la lutte contre les violences faites aux femmes : chaque année elle publie à cette date un texte engagé. Elle a également rédigé une charte pour les droits des femmes de la Réunion et a publié – toujours en 2008 – un roman, Les chants du silence, sur la grossesse précoce. Durant la même période, elle écrit et produit une pièce de théâtre en créole « Tapkal » sur la violence subie par les femmes.

Auteure, conteuse, dramaturge affirmée, Isabelle Hoarau-Joly met désormais son savoir au profit de parents et d’étudiants éducateurs de jeunes enfants, elle forme sur le conte et ses enjeux et intervient durant des conférences sur les jardins créoles, lieux d’harmonie, de savoirs et d’identité. Bien que, comme elle le commente elle-même, le conte reste le meilleur moyen pour réinventer l’avenir.

 

Extraits de l’interview d’Isabelle Hoarau-Joly par Jean-François Samlong :

Comment voyez-vous le rôle de la femme d’Outre-mer et son implication dans la société ?

Les femmes doivent prendre toute leur place dans la société afin d’apporter leurs valeurs de tolérance et de solidarité, du respect de l’autre et de la nature, leur implication dans l’écologie et une vision humaniste du futur, dans l’épanouissement de chacun.

Les femmes portent sur leurs épaules l’éducation de leurs enfants et la transmission des valeurs familiales. Elles sont les racines de la culture, qu’elles portent dans leur ventre et dans leur mémoire. Beaucoup élèvent seules leurs enfants et vivent difficilement cette situation qui est supportable grâce à la solidarité familiale et les rencontres avec les autres femmes.

Que pouvez-vous dire de la place de ces femmes à la Réunion ?

 Les femmes de la Réunion sont très actives, elles s’impliquent dans les associations où elles peuvent faire entendre leurs voix et apporter leur idées, dans les conseils d’école ou de quartiers, elles portent à bout de bras les souffrances de la jeunesse déboussolée, de la crise économique où elles luttent pour faire vivre leur famille, gérer l’alcoolisme qui touchent les adolescents et leurs compagnons, et souffrent de la violence familiale. Elles sont aussi là sur le développement durable en créant des fermes pédagogiques, en devenant chefs d’exploitation agricole…

Parlez-nous d’un objet que vous affectionnez particulièrement et qui symbolise selon vous un héritage ou vos racines ?

 C’est « le van » qui est pour moi le lien.van02-1024x768 Isabelle HOARAU-JOLY

Cet  outil féminin est utilisé pour la cuisine, trier les bons grains et les mauvais, vanner le riz pour chasser la poussière, écosser les haricots, préparer les plantes pour les tisanes, faire sécher les herbes, refroidir le café grillé à plusieurs mains et à plusieurs voix. Car c’est aussi le moment de la rencontre sous la tonnelle de chouchoux, l’échange et le partage des secrets, des douleurs et des bonheurs, lieu de transmission de grand-mère à mère et de mère en fille. Il fait le lien entre le dehors, le jardin ou le champ et l’intime, la préparation de la cuisine remplie des gestes d’amour pour sa famille.

 

Comment percevez-vous l’intérêt de femmes au-delà des mers ?

 Iliennes, nous sommes isolées dans nos terres entourées par un océan horizon/prison et nous avons besoin de nous rencontrer. L’intérêt d’une association qui nous permet d’échanger, de nous rencontrer est importante, car alors la mer devient lien et non plus séparation, c’est comme si nous entourions notre chapelet d’îles dans le cercle de nos bras.

Le conte ou comment ré-enchanter le monde de demain

Par Isabelle HOARAU-JOLY

(Extrait d’une conférence donnée au Sénégal en 2009)

« Dans un monde de plus en plus désenchanté, le conte traditionnel reste un moyen pour retrouver ses racines, mais aussi pour réinventer l’avenir. Il est une invitation à redevenir enfant ou à retrouver le chemin de la sagesse pour des peuples emportés par le maelstrom du vide contemporain.

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Dans un monde vidé de son sens et de son essence, dans une société où les valeurs fondatrices se perdent, dans le contexte de crise artificielle qui perturbe les populations, le retour des conteurs sur la scène, dans la rue, sont le signe d’un retour aux racines dans lesquelles il faut s’ancrer pour retrouver l’essentiel, afin de mieux appréhender la réalité, et s’extraire de ce monde virtuel où nous sommes aspirés comme dans un engrenage.

Le conte est comme le chat, il a sept vies, rebondissant quand on le croit moribond. Dans un monde qui se fait piéger par le virtuel, il a toute sa place pour développer l’imaginaire mais aussi pour répondre aux besoins de l’homme.

Il est important pour chacun de garder vivant, l’enfant qui est en lui, de l’aider à construire ses rêves et son lendemain, car souvent, la raison, gardienne du convenable, mérite qu’on la berne et qu’on la tourne en dérision.

Le monde des contes n’est pas réservé aux rêveurs, ni aux saltimbanques, il offre le chemin et les cailloux blancs qui conduisent aux mystères de la vie, il ne fait pas oublier le réel mais donne les clés pour le comprendre et pour l’affronter. Il permet de le nourrir en offrant au plus faible, au plus pauvre, au plus petit ou au plus fou, une chance de croire que tout n’est pas joué, qu’il a sa place dans un monde où c’est le plus fort qui gagne, il lui permet de croire encore à demain et de ne pas tomber dans le désespoir ou la dépression.

Grâce au conte, on s’insinue dans le monde, on prend le chemin avec plus de confiance malgré ses faiblesses, on y apprend tous les possibles, l’importance de la liberté, on vainc ses peurs en se laissant une chance de vivre l’aventure de sa pauvre vie. On y sent le vent vivifiant des rumeurs venues du pays des légendes, charriant des images venues du passé mais qui font partie de l’universel, nous reliant à une humanité profonde qui ne s’arrête ni aux continents, ni aux océans, ni aux pays et aux frontières, le vent des contes tourne autour de la terre sous un vaste ciel qui nous unit.

L’homme reprend contact avec le monde qui l’entoure, l’animal et le végétal, ces éléments qui constituent notre environnement que nous apprenons à respecter pour la sagesse qu’ils nous enseignent.

Ce lien fondamental a été brisé ou rompu dans notre monde dit « civilisé », seule l’oralité les avait transmis, aujourd’hui il faut renouer avec les voix de nos ancêtres qui continuent à nous parler et que nous n’écoutons plus, persuadés avec trop d’orgueil, que nous savons.

Que savons-nous vraiment ? N’avons-nous jamais su tout ? Notre orgueil, nos ambitions et notre suffisance nous masquent souvent l’essentiel qui est simplicité, humilité et ouverture d’esprit. Le bonheur n’est-il pas la somme des petites choses, des petits moments que nous ne savons plus apprécier ?

Le conte nous ramène donc à l’essentiel, notre humanité pétrie de générosité, de partage et de don : on reçoit plus en donnant qu’en recevant. »

Références
 Quelques auteurs importants pour Isabelle Hoarau-Joly :

 Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres

Wangari Maathai, créatrice de la ceinture verte en Afrique, Mama miti, la maman des arbres

Henri Gougault, Le trésor des contes

Eric Scheurmann, Le papalagui

Marguerite Yourcenar, L’œuvre au noir

Henry Rider Haggard, She

Clarissa Pinkola Estes, Femmes qui courent avec les loups

Gérard de Sorval, La marelle ou les sept marches du paradis

Richard Bach, Jonathan Livingstone le goéland

Alexandra Lapierre, Fanny Stevenson

Quelques articles marquants sur ses écrits

 –          « Sourcière ou sorcière, archétypes et représentations des mères dans les écrits féminins contemporains des îles de l’océan Indien »,  Voix plurielles,  Johanna Treilles (Thèse) Association des Professeur-e-s de Français des Universités et Collèges Canadiens –  2011

–           Takam tikou – Revue du livre et de la lecture des enfants – « Mon amour des mots » – dossier 2012

Distinctions

1997  – Médaille de la ville de Saint-Denis à l’occasion de la journée des droits des femmes

2002 – Médaille de la ville de Saint-Joseph pour mon activité littéraire

2004 – les 8 d’or par l’association AFAR (femmes actuelles de la Réunion)

2008 – Prix du livre jeunesse du salon insulaire de Ouessant pour l’album « ma boite à bonheur »

2012 – Marraine du salon du livre jeunesse du Port (La Réunion)

2013 –  Distinction « The White Ravens » pour l’album « Comment le désert a disparu », salon international du livre jeunesse de Bologne attribué par l’International Youth Library (IYL) de Munich

2013 – Prix littéraire jeune public, Prix des petites tartines chocolat 2014

 Décembre 2013

FAM

2 commentaires

Vitally Publié le7 h 49 min - 14 mai 2015

Bonjour,

Je voudrais savoir s’il y a des groupes de paroles et de partage entre femmes autour de livres comme Femmes qui courent avec les loups, à la Réunion. C’est pour une amie qui vit sur l’île, qui en est originaire…mais comme elle n’ose pas chercher, je fais pour elle.

Cordialement,
Vitally LUBIN – France/Bretagne

    Hoarau-Joly Isabelle Publié le11 h 16 min - 9 septembre 2015

    Bonjour,

    Oui, il existe un groupe de femmes qui se réunit régulièrement sur les problématiques du féminin, nous le faisons à Manapany les bains, vous pouvez lui donner mon contact, nous serions heureuses de l’accueillir.
    Bien cordialement

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